Introduction
Les champignons accompagnent les sociétés depuis des millénaires. Ils nourrissent, soignent, intoxiquent, transforment, fermentent, décomposent, colorent, inspirent et inquiètent. Ils habitent les forêts, les sols, les aliments, les corps, les récits, les pharmacopées, les pratiques artisanales, les imaginaires et les systèmes de croyances.
Pourtant, leur place dans les cultures reste souvent fragmentée. Les champignons sont étudiés comme organismes biologiques, recherchés comme ressources alimentaires, utilisés comme matières médicinales ou techniques, racontés dans les mythes, redoutés dans les intoxications, célébrés dans les cuisines et parfois oubliés dans les archives. L’ethnomycologie naît de la nécessité de relier ces dimensions.
La Société ethnomycologique de Genève défend une approche capable d’étudier les champignons dans leur réalité biologique, mais aussi dans les relations qu’ils entretiennent avec les sociétés, les gestes, les savoirs, les territoires, les objets, les récits et les formes de vie humaines.
Définir l’ethnomycologie
L’ethnomycologie est l’étude des relations entre les champignons et les sociétés. Elle s’intéresse aux manières dont les êtres humains nomment, cueillent, cultivent, mangent, fermentent, soignent, transforment, représentent, classent, transmettent et interprètent les champignons.
Elle ne remplace pas la mycologie. Elle l’élargit. Là où la mycologie identifie les espèces, décrit les caractères, observe les cycles de vie et analyse les fonctions biologiques, l’ethnomycologie interroge les contextes humains dans lesquels ces champignons prennent sens.
Elle se situe au croisement de plusieurs disciplines : mycologie, anthropologie, histoire, écologie, pharmacologie, alimentation, arts, techniques, études des savoirs populaires, pratiques de terrain et documentation des cultures matérielles.
Cette position interdisciplinaire n’est pas un affaiblissement. Elle est une exigence. Les champignons ne se laissent pas enfermer dans une seule catégorie. Ils circulent entre le vivant, la matière, la nourriture, le remède, le poison, le symbole, l’objet, le récit et l’expérience.
Champignons et cultures
Dans de nombreuses sociétés, les champignons occupent une place ambiguë. Ils peuvent être recherchés comme mets précieux, évités comme dangers, utilisés comme remèdes, transmis comme savoir familial, intégrés aux pratiques agricoles, associés à des récits locaux ou inscrits dans des systèmes médicinaux et symboliques complexes.
Leur présence dépasse la simple consommation. Les champignons interviennent dans la fermentation, la conservation, la transformation des aliments, la production de matières, la teinture, la médecine traditionnelle, l’écologie des sols, les techniques de culture, les pratiques forestières et les arts.
Ils participent aussi aux imaginaires. Ils apparaissent dans les contes, les images, les mythes, les peurs, les récits d’intoxication, les représentations de la forêt, les visions du monde souterrain et les formes contemporaines de création.
Étudier les champignons comme faits culturels ne signifie pas les détacher de leur réalité biologique. Au contraire, cela permet de comprendre comment leurs propriétés concrètes — croissance rapide, formes étranges, toxicités, comestibilité, capacité de transformation, liens avec la décomposition — ont façonné les manières humaines de les penser.
Savoirs, usages et transmissions
Les savoirs liés aux champignons ne se trouvent pas uniquement dans les ouvrages scientifiques. Ils existent dans les cuisines, les forêts, les marchés, les jardins, les ateliers, les familles, les fermes, les laboratoires, les herbiers, les carnets, les gestes et les mémoires.
Un savoir fongique peut être une méthode d’identification transmise par un parent, une recette locale, une technique de séchage, un usage médicinal, une manière de cultiver sur bois, une pratique de fermentation, un nom vernaculaire, une histoire de cueillette ou un récit d’intoxication.
Ces savoirs ne sont pas tous équivalents, et ils ne doivent pas être confondus. Certains relèvent de l’expérience populaire, d’autres de la recherche scientifique, d’autres encore de traditions locales, de pratiques professionnelles ou de systèmes de soin. L’ethnomycologie doit les documenter sans les simplifier.
Transmettre ces savoirs demande de la rigueur. Il ne s’agit pas de folkloriser les pratiques, ni de transformer les cultures en décors. Il s’agit de reconnaître que les champignons sont au cœur de relations complexes entre observation, usage, prudence, technique, mémoire et interprétation.
Terrain et documentation
L’ethnomycologie ne peut pas se limiter à une accumulation de références. Elle demande du terrain, de l’écoute, de l’observation, de la documentation et une attention aux contextes.
Documenter les relations entre champignons et sociétés signifie recueillir des récits, identifier des objets, conserver des images, enregistrer des pratiques, observer des gestes, consulter des archives, comparer des sources et relier des savoirs dispersés.
La bibliothèque, les archives, les formations, les productions audiovisuelles, les expositions, les entretiens, les publications et les festivals sont autant de moyens de rendre ces savoirs visibles et transmissibles.
La Société ethnomycologique de Genève souhaite construire un cadre où ces formes de documentation peuvent coexister : le livre et le film, le terrain et l’archive, le laboratoire et la cuisine, la culture intérieure et la forêt, la parole savante et le geste transmis.
Éthique et responsabilités
Étudier les cultures fongiques exige de la prudence. Les champignons touchent à des domaines sensibles : santé, alimentation, intoxication, pratiques traditionnelles, usages médicinaux, substances psychoactives, croyances, économies locales et savoirs parfois fragiles.
Une ethnomycologie responsable doit éviter les raccourcis. Elle ne doit pas exotiser les cultures, glorifier les usages sans contexte, confondre tradition et preuve, ni transformer les savoirs vivants en images spectaculaires.
Elle doit aussi reconnaître les limites de ses propres cadres. Certains savoirs ne sont pas destinés à être extraits, simplifiés ou publiés hors de leur contexte. D’autres nécessitent une vérification scientifique, médicale, historique ou juridique avant d’être transmis au public.
La rigueur ne s’oppose pas à la curiosité. Elle la rend possible. Une discipline vivante doit pouvoir accueillir la diversité des expériences tout en distinguant clairement observation, hypothèse, récit, usage, croyance, pratique et donnée vérifiable.
Formes publiques
L’ethnomycologie ne doit pas rester enfermée dans un cercle restreint. Elle peut prendre des formes publiques : conférences, formations, expositions, cinéma, revues, ateliers, festivals, documents sonores, productions vidéo, objets pédagogiques et projets artistiques.
Ces formes ne sont pas secondaires. Elles permettent de transmettre, d’ouvrir des discussions, de créer des rencontres et de rendre accessibles des questions qui traversent à la fois la science, la culture, l’écologie, l’alimentation, la médecine traditionnelle, la production et les arts.
La création d’un journal, d’un studio, d’une bibliothèque, d’un atelier et d’un festival répond à cette conviction : les champignons doivent être étudiés, mais aussi racontés, montrés, discutés, cuisinés, filmés, conservés et transmis.
La Société ethnomycologique de Genève se donne pour tâche de créer ces espaces. Non comme une finalité décorative, mais comme une infrastructure culturelle et scientifique capable de soutenir une discipline encore en construction.
Conclusion
La Société ethnomycologique de Genève défend une ethnomycologie ouverte, rigoureuse et vivante. Ouverte, parce qu’elle accueille les savoirs issus de plusieurs disciplines et de plusieurs milieux. Rigoureuse, parce qu’elle refuse les simplifications faciles. Vivante, parce qu’elle s’intéresse aux pratiques, aux gestes, aux récits, aux formes et aux transmissions.
Les champignons ne sont pas seulement des espèces à identifier. Ils sont aussi des présences qui traversent les sociétés, les cuisines, les pharmacopées, les forêts, les techniques, les arts et les imaginaires.
Construire l’ethnomycologie, c’est apprendre à regarder ces relations avec précision. C’est donner une place aux champignons dans l’histoire culturelle du vivant. C’est créer des outils pour conserver, transmettre et faire évoluer les savoirs qui les entourent.
Ce manifeste pose une direction. Il ne clôt rien. Il ouvre un champ de travail.